Le corps, initiateur de nouveaux chemins d’être au monde

Par Angela Soissong, le 22 mai 2025

Aujourd’hui, dans notre société, le corps est souvent soit anesthésié (on accouche sans douleurs, on fuit bien souvent les émotions et les sensations compliquées, on prend du Doliprane aux moindres maux…) soit hypersthésié (on fait du saut à l’élastique, on conduit des voitures à grande vitesse, on recherche des sensations fortes ou des performances, on prend des drogues…). Nos corps se retrouvent soit éteints, soit hyper stimulés. 

En outre, on peut être totalement coupés du monde qui nous environne : on peut être pris dans nos pensées à tel point qu’on ne perçoit plus nos sensations. De ce fait on ne perçoit plus notre environnement avec autant de finesse et d’acuité que nous le permettraient nos potentiels humains. Nous nous sommes presque totalement émancipés de notre environnement. 

Dans le passé, l’Homme ne faisait pourtant pas de distinction claire entre lui et son « contenant » : un enfant aborigène d’Australie a qui on a demandé de se dessiner a dessiné son village entier.

Aujourd’hui, c’est comme si la perméabilité s’était émoussée entre soi et le monde. Qu’est-ce qu’on perd comme capacités proprement humaines dans cette relation d’aujourd’hui à nos corps et au ressenti de nos environnements ? 
Quels sont les enjeux de cette perte ? Pourquoi est-il nécessaire de retrouver les sensations d’un corps ouvert à son environnement ? 
Et comment, aujourd’hui, rouvrir ces canaux de porosité entre soi et le monde ? Comment revenir à la conscience sensorielle qui serait celle d’un indigène ? 

Les problématiques écologiques et sociales actuelles rencontrées par l’humanité (l’isolement des gens, la destruction de la terre, la création de systèmes de pouvoir…) représentent des défis cruciaux pour l’avenir de la planète et de ses habitants. 
Les humains de nos sociétés sont en outre de pâles copies de ce qu’ils pourraient être, des « mort-vivants » qui ont bien souvent perdu le contact avec leurs dons, leur vitalité et leur puissance créatrice. 

Dans une culture naturelle, les humains dont les corps sensibles sont bien vivants sont en lien avec leur environnement. De là, ils peuvent savoir qui ils sont et quelle est leur place. Leurs capacités d’orientation, d’intuition, de discernement, de choix éclairé, d’action juste peuvent s’épanouir. Ils peuvent savoir quelles sont leurs forces et leurs faiblesses, connaître les dons qu’ils ont reçus de la nature et pour la nature. En relation avec le monde, l’humain peut développer des comportements respectueux du vivant, des autres humains, et faire fleurir la paix individuelle et collective. 

Quant à la question de « comment » se remettre en lien avec nos sensations et nos environnements, le corps est pour moi la clé, et l’élément qui traverse tous les outils de L’Ombelle.

Au travers tout d’abord de la phénoménologie de la nature : c’est un courant philosophique initié par E. Husserl au tournant du XIXe au XXe siècle, mais déjà vécu quoique non « pensé » ni « théorisé » chez Aristote ou, d’après moi, chez les peuples premiers ou dans les sources du tantrisme. 

La phénoménologie part du principe que le corps sensible est la base de toute expérience et de toute connaissance, et que pour comprendre et rencontrer le monde, il est nécessaire de partir de l’expérience vécue, sensuelle, corporelle, de soi dans et avec le monde. 

D’après ce courant de pensée, qui s’oppose à Descartes et à toute la science moderne, on ne peut comprendre le monde qu’en s’y liant, non pas en s’en séparant, en l’analysant, en le découpant en morceaux. Dans ce contexte, il est question de rencontres de sujet à sujet, et non pas de sujet à objets. 

L’approche goethéenne de la nature, ou approche sensible, part de ce même postulat, et réhabilite elle aussi le corps sensible comme véhicule de compréhension du monde. Elle replace l’observation dans un champ où ce que je vais chercher à rencontrer n’est pas séparé de son environnement et se déploie dans le temps. 

Dans le mouvement des 8 Shields, ces pratiques de connexion à la nature issues des peuples premiers, c’est aussi toute la vie quotidienne dans et en relation avec le vivant qui est le terrain de compréhension du « corps vécu » et de son environnement : faire du feu rime avec le fait de rencontrer la bonne essence d’arbre pour réaliser son « kit feu à l’archet », avec le fait de couper une branche et de la tailler, et par là de ressentir sa texture, sa dureté, son odeur… Cuisiner revient à se promener tous sens ouverts à la recherche des espèces comestibles et de se mettre en lien avec un vaste monde d’odeurs, de saveurs, de matières… que notre corps est maître dans l’art de respirer, goûter, toucher, contempler… Il en va de même pour se fabriquer un contenant en fibres végétales, pour pister des animaux, pour se construire un abri pour la nuit, pour tout ce qui relève de l’expérience d’être immergé dans la sensualité du monde vivant. La « vie dehors » n’a rien à voir avec les environnements aseptisés de nos villes et est le terrain de jubilation de nos corps sensibles. 

Dominique Cottereau, pédagogue par la nature, parle d’écoformation : c’est l’environnement qui m’enseigne, me forme, nourrit mon ventre, mon âme, mes connaissances. 

En outre, ces messages olfactifs, colorés, gustatifs, restent comme gravés dans nos corps, et plus on les écoute, plus on sent une relation d’amour qui se tisse, circule, s’approfondit, entre les vivants que nous sommes amenés à rencontrer et nous-mêmes. 

Les 8 Shields proposent aussi tout un panel d’outils relatifs au déploiement de l’attention, de la conscience sensorielle, de l’écoute profonde, de la libre expression de nos conduites instinctives, du mimétisme des formes animales et végétales : prendre corps dans et avec la nature permet de rouvrir nos canaux de communication et de nous rendre poreux aux enseignements du vivant. 

Les approches somatiques ou le tantrisme façonnent eux aussi à leur manière cette porosité aux vents, aux rayons du soleil, à la densité de l’air, à l’humidité ambiante, au chant des oiseaux. Il s’agit de faire des synesthésies : comment peut-on transposer un goût en couleur ? Une odeur en mouvement ? Un signal auditif en un ressenti musculaire ? Cette circulation que l’on peut opérer entre les différents sens induit une compréhension profonde du monde vécu. 

Parmi ces pratiques, la danse traditionnelle issue du tantrisme cachemirien, « Tandava« , ou « danse de la totalité », laisse circuler en soi le mouvement spontané du corps. L’idée est qu’en assouplissant nos corps, s’assouplissent aussi nos esprits. Qu’en mettant de l’espace dans nos cellules, les émotions, informations, sensations bloquées puissent se remettre en mouvement. L’idée est de sortir de notre anesthésie permanente pour se laisser ressentir l’intensité de tout ce que l’on contient voire comprime, et de tout remettre en circulation. En redevenant un corps ouvert au mouvement spontané, on peut devenir comme le lit d’une rivière, dans lequel tout peut couler, traverser, sans se scléroser ni stagner, sans qu’on ait besoin de tout contrôler. Dans lequel les informations enfouies peuvent remonter à la conscience. 

Ces pratiques corporelles permettent d’affiner nos sensibilités et l’intelligence de nos corps de telle manière à ce que dans nos vies, nous ayons une grande acuité pour faire nos choix et pour nous orienter au quotidien

La voie tantrique du Spanda, la voie de la vibration, évoque le fait que tout dans le vivant est conscience et vibration. En redevenant nous-mêmes des corps vivants et vibrants, nous redevenons sensibles à la vibration de tout ce qui nous entoure : plantes, objets, animaux, matières… Et c’est comme un afflux de beauté qui du coup se manifeste de toutes parts dans nos perceptions. Dans le mouvement des 8 Shields, il est dit que quand deux systèmes nerveux se mettent en harmonie, il y en a comme un troisième qui apparaît et qui donne accès à une sagesse universelle. 

De telle manière à ce que la joie organique d’être vivants prenne place dans nos corps – cœurs – esprits et que l’amour et la sagesse circulent entre nous et le monde. De là peuvent naître et s’épanouir le respect, la révérence, la connaissance et le soin de soi, de l’autre et de tout le vivant. 

Merleau-Ponty, qui s’est penché profondément sur ces questions de phénoménologie,parle même, au-delà du concept de corps, d’une « chair collective », qui serait à la fois « notre chair et la chair du monde » tant le corps du monde et nos propres corps sont intriqués à travers la sensation et l’expérience vécue

Voici brossés en quelques lignes les contours de l’idée du « corps – sujet » et de la richesse qu’il contient pour nourrir notre manière d’être au monde. 

En espérant pouvoir vous emmener expérimenter dans la matière l’essence de ces idées à l’occasion d’un futur stage. 

Une petite citation extraite du très bel ouvrage « Comment la Terre s’est tue », de David Abram, me permettra de finir sur des mots si bien formulés et qui disent avec justesse et poésie l’intrication étroite entre nos corps et le vivant qui nous contient et nous emplit à la fois : 

« Le corps vivant est ouvert et ses limites sont indéterminées. Plus semblables à des membranes qu’à des barrières, ces limites définissent une surface de métamorphose et d’échange. Le corps qui respire et sent tire sa nourriture et sa substance même des sols, des plantes et des éléments qui l’environnent. Lui-même ne cesse de contribuer à l’air, à l’enrichissement du sol, à la nourriture des insectes, des chênes et des écureuils. Il ne cesse, à la fois, de se déployer hors de lui-même et de respirer le monde en lui-même de telle sorte qu’il est très difficile de discerner, à chaque instant, où commence précisément ce corps vivant et où il s’arrête. »

Dans la joie de vous partager mes passions, et avec beaucoup de gratitude pour tous ceux qui me transmettent leurs enseignements et me soutiennent. 

Angela

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